Les fragments d'Héraclite d'Ephèse :
l'écriture de la présence — écriture générative.
"Comment se cacher de ce qui n'est jamais caché ?"
Héraclite, fragment 16.
I. Introduction. L'écriture d'Héraclite, acte de naissance de la logique de la communication. Logique en laquelle nous vivons les questions, afin d'être en capacité d'y répondre. Les 127 fragments, première axiomatique des rapports de l'homme au monde.
§ 1. En ouvrant un manuel sur l'Antiquité, on peut trouver ce type de jugement : "Les fragments dont nous disposons n'autorisent aucune vision cohérente de sa pensée d'une richesse éblouissante, ce qui explique la multitude des interprétations opposées"[1]. Sans expliquer comment, d'un même sujet, absence de "vision cohérente" et présence de "richesse éblouissante" peuvent être corrélées, ce type de jugement pose toutefois le problème de l'obscurité généralement décrétée autour d'Héraclite, dit "l'Obscur". Car c'est cette obscurité qui donne à chacun de voir midi à sa porte. Or le problème semble d'autant plus facile à résoudre qu'on occulte ainsi le seul point de vue qui fasse exception à cette règle. Le point de vue de Hegel selon lequel les fragments forment, en vérité, un tout. Unique point de vue conforme au premier et au second fragments dans la classification Diels-Kranz.
§ 2. Dans son Histoire de la Philosophie, I, Hegel écrit en effet : "Ici la terre est en vue : il n'est pas un fragment d'Héraclite que je n'aie repris dans ma logique"[2]. L'oeuvre des Fragments constituerait ainsi le moment inaugural de l'histoire occidentale. Aussi la thèse que nous soutiendrons, c'est que les Fragments se présentent comme une axiomatique de la communication, dans la mesure où leur caractéristique établit, avant tout savoir constitué et avant toute histoire constituante, la surface de contact des rapports problématiques des hommes entre eux [politéïa] et avec leur monde [teknè].
§ 3. Dans cette caractéristique réside à la fois le sens de l'énigme comme telle [dont la fonction est d'appeler le questionnement] et le sens du questionnement comme tel [dont la fonction _ appeler les réponses _ commande toute la pensée et la science occidentales]. L'évidence ou l'énigme sont les deux formes que partagent 126 des 127 fragments écrits par Héraclite. Seul le fragment 36 se présente sous forme de question. Nous l'avons traduit : "comment se cacher de ce qui n'est jamais caché ?". Et avons noté aussitôt que la question faisait étrangement écho à la première question que Dieu pose à l'homme dans Genèse [3, 9], : "Où es-tu ?". Cette question est-elle la première que l'homme se pose à lui-même ? Sur ce point, et à notre connaissance, nul ouvrage ne répond.
§ 4. Méthode pour la traduction des Fragments.
S'ils forment bien un tout et que ce tout est premier [aucune écriture de même type ne les précède], alors les principes de leur traduction ne sauraient être pris ailleurs que dans les Fragments eux-mêmes. Si les traductions précédentes vont et s'affrontent "comme avec une pensée à part", alors nous devons seulement les considérer comme des expressions diverses d'un même fonds : celui-là même dont l'écriture d'Héraclite se fait l'écho.
Dès lors, et en premier lieu, la tradition des commentateurs ne saurait plus être retenue que dans la mesure où elle se borne à pointer les difficultés foncières de l'écriture et de la lecture en général. Ainsi, celle d'Aristote relevant le défaut de ponctuation et sa conséquence [il rend incertain le sens de tel ou tel fragment] nous a-t-elle permis de trouver dans la typographie le moyen cohérent de résoudre le problème de la lecture tout en sauvegardant, autant que possible, la pluralité de sens de chaque fragment. Là où, en effet, l'ajout de ponctuation règle des questions de logique ignorées d'Héraclite [c'est-à-dire posées par le seul Aristote], un simple renvoi à la ligne permet de développer la structure de l'énigme selon son rythme propre. Exemple flagrant du dernier fragment, 127 : doit-il forcément correspondre soit à une simple définition du sentir [relation définitive] soit à une invitation au sentir qui produit cette simplicité [relation générative] ? Ou faut-il, au contraire, en préserver la double possibilité, alors peut-être signe de la "richesse éblouissante" que l'on croyait perdue ?
En second lieu, la réduction mathématique du nombre des mots de la traduction en Français au nombre des mots à traduire du Grec ancien fait gagner en éclat et en concentration [en compréhension générative] ce que nous perdons peut-être en exactitude et en extension [en compréhension générale ou formelle]. Mais nous avons déjà dit de ces dernières catégories qu'elles étaient impropres à circonvenir l'attitude d'Héraclite _ attitude qui, pour accoucher la première de la question comme telle, n'en correspond pas moins encore foncièrement à la forme de l'énigme. Ce que nous allons essayer de montrer.
De façon générale, le caractère de l'énigme sort renforcé par la restitution de la puissance originaire de l'étonnement, et l'accentuation du sentiment contradictoire de notre appartenance au monde. Mise à l'épreuve des sens dans l'ébranlement de la présence, donc, qui, de toute la distance qui nous sépare encore d'Aristote, précède la mise à la preuve des propriétés du monde [présent] par le questionnement.
Ainsi, se trouvent réhabilités : premièrement, la richesse, la duplicité ou l'ambiguité, des termes qui divisent les interprétations (comme dans la traduction par charogne du terme grec qui signifie également la chair et l'ordure _ fragment 124), deuxièmement, le jeu de mot s'appuyant sur l'homophonie ou la proxiphonie de termes ayant entre eux un lien réél (comme par exemple pour vie et vit _ fragment 48).
§ 5. Notre traduction entièrement nouvelle des fragments se justifie par une double volonté. Celle d'adapter l'écriture la plus ancienne et la plus originaire à l'écriture cinématographique naissante, d'une part, et celle de saisir par là l'impensé de leur reprise par Hegel, d'autre part (ce deuxième motif à l'intuition que Hegel reprendrait la logique d'Héraclite au point où l'a laissée Aristote, c'est-à-dire au seuil de l'écriture métaphysique : avant l'histoire occidentale proprement dite).
Cette voie nous a fait très vite déboucher sur trois constats. D'abord, elle a mis en évidence l'impossibilité de porter à l'écran dans les termes et la manière des traductions existantes une écriture dont les spécialistes mêmes évaluent encore mal la place et la portée à l'époque d'Héraclite. Ensuite, elle a mis en évidence que la communication doit être corrélée à la présence, et non au présent, leque reste la dimension rétrospective de l'information comme telle. Enfin, elle a mis en évidence que le caractère génératif propre aux Fragmentsest non seulement conservé dans, mais restitué par le cadre technique et politique de la communication contemporaine.
Deux choses seulement étaient certaines au départ de notre entreprise :
a. la galaxie de Gütemberg n'est pas le cadre objectif dans lequel l'écriture générale d'alors s'inscrit,
b. la proximité de l'Orient et de l'Egypte offre un critère suffisant pour apparenter l'extraordinaire prétention à la vérité d'Héraclite à la volonté de trouver la surface et les modes de contact de la présence et de l'absence plutôt qu'à un prosélytisme moral réduit à l'écriture faute d'avoir trouvé un meilleur moyen pour se faire connaître. Car tous partagent l'idée que l'écriture est le lien concret qui unit l'homme au divin _ qu'elle est par excellence l'articulation du rapport de l'homme au monde de la présence et de l'absence. Il faut bien réfléchir à ce fait très simple que l'écriture reste aujourd'hui encore le média qui produit des liens rééls avec les morts et les absents [les E.T., etc.] universellement.
II. Les 127 fragments
[1] M-C. Amouretti et F. Ruzé, Le monde grec antique, Paris, Hachette supérieur, 91.
[2] Note sur l'origine physique de la logique. Hegel fait lui-même remonter le principe de sa logique dialectique à Héraclite. On croit généralement (sans prendre le temps de le justifier) que Hegel veut seulement parler des fragments où s'exprime l'élément dialectique, c'est-à-dire l'unité des contraires ou l'unification des contradictions. Mais la place de la logique dans le système rend impossible que Hegel, en affirmant cela, n'ait pas lui-même considéré la totalité des fragments comme la première axiomatique de la pensée, indissociable de sa mise en œuvre dans et parl'écriture, sa matière première.